Milliardaires d’Europe

Jim Ratcliffe, le richissime patron britannique supporter du Brexit, du gaz de schiste et exilé fiscal

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Après des mois de doute, le Brexit est bel et bien effectif ce 31 janvier. L’un des hommes les plus riches du Royaume Uni, Jim Ratcliffe, en est un grand défenseur. Portrait du milliardaire de la pétrochimie et de son entreprise.

Alors que les inégalités s’accroissent, que les plus fortunés concentrent toujours plus de richesses entre leurs mains, Basta ! regarde ce qui se cache derrière les légendes dorées des milliardaires européens. Comment ont-ils construit leur fortune ? Quelle est leur influence sur la politique ? Aujourd’hui, au moment où la Grande Bretagne sort officiellement de l’Union européenne, focus sur le milliardaire britannique Jim Ratcliffe, qui a été un fervent supporter du Brexit. Une contribution de l’organisation britannique Corporate Watch.

Il est à la tête d’une fortune de plus de dix milliards d’euros selon Forbes. Jim Ratcliffe, dans le quatuor de tête des plus riches Britanniques, est le propriétaire du club de football de Nice en France et du club suisse Lausanne sport. Il est surtout le fondateur, le président et l’actionnaire majoritaire du géant de la pétrochimie Ineos. L’homme a d’abord travaillé chez Esso avant de rejoindre le London Business School, pour ensuite cofonder une société appelée Inspec. Celle-ci a racheté la division chimique de BP (British Petroleum) en 1992. L’entreprise a été rebaptisée Ineos six ans plus tard.

Toujours plus d’installations de gaz et de pétrole

Entre 1998 et 2008, Ineos a acquis 22 entreprises, notamment une filiale de BP, propriétaire de la raffinerie de pétrole de Grangemouth en Écosse. En 2014, le groupe annonce 746 millions d’euros d’investissement dans la prospection de gaz de schiste au Royaume-Uni, dont l’extraction nécessite le recours à de très polluantes techniques de fracturation, avec l’intention de l’utiliser pour ses usines chimiques. Quatre ans plus tard, l’entreprise rend public son projet de créer six nouvelles sociétés dans le secteur du pétrole et du gaz, à la suite de l’acquisition d’unités de production du Chinois Dong Energy et d’installations en mer du Nord, dont une pipeline.

En France, Ineos exploite notamment le complexe pétrochimique de Martigues Lavéra, dont la raffinerie Petroineos (filiale commune avec Petrochina), la plus importante des trois raffineries du sud de la France (image : Petroineos)

En 2019, le groupe décide encore d’investir 1,8 milliard d’euros dans une usine pétrochimique en Arabie Saoudite, au moment même où de grands investisseurs se retirent du royaume saoudien suite à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi [1]. Malgré quelques incursions récentes dans d’autres secteurs, l’écrasante majorité des opérations d’Ineos sont basées sur le raffinage et la transformation des produits chimiques issus du pétrole pour fournir un large éventail de marchés (carburants, industrie pharmaceutique, agroalimentaire, construction, agriculture).

« Je suis venu, j’ai acheté, j’ai vaincu »

Ratcliffe contrôle Ineos par l’intermédiaire d’une holding, dont il possède 60 % des parts. Le reste est détenu, à parts égales, par ses lieutenants de longue date, John Reece et Andrew Currie. La société leur a versé 194 millions d’euros de dividendes en 2018. La même année, Ratcliffe est élevé au rang de chevalier par la reine d’Angleterre.... avant d’aller s’installer à Monaco pour des raisons fiscales [2]. Déjà en 2010, suite au refus du gouvernement britannique de réduire la charge fiscale d’Ineos, Ratcliffe avait déménagé sa société en Suisse.

En 2019, pour le vingtième anniversaire de son entreprise, Ratcliffe a voulu créer un blason pour Ineos. Il a décidé d’y placer la phrase latine « Veni emi vici », pour « Je suis venu, j’ai acheté, j’ai vaincu ». Ou pourrait y ajouter « j’ai pollué allègrement ». Car les opérations d’Ineos dans le monde représentent une énorme source d’émissions de carbone, avec des millions de tonnes de CO2 chaque année.

Ses usines émettent également des milliers de tonnes d’oxydes d’azote et de soufre et sont une source d’autres polluants tels que l’ammoniac, le benzène et le cyanure d’hydrogène. Parmi les accidents survenus sur les sites de l’entreprise, on recense de graves explosions, des incendies et des fuites. Son site à Cologne (Allemagne) a par exemple connu une série d’incidents graves, dont des fuites d’ammoniac, des explosions et un incendie en 2018, avec des flammes de plusieurs dizaines de mètres de haut.

CC Colin Baird via flickr.

Aux avant-postes pour exploiter le gaz de schiste en Grande Bretagne

Surtout, l’entreprise de Ratcliffe a été au centre des tentatives pour développer l’exploitation de gaz de schiste par « fracking » (une technique de fracturation de la roche) au Royaume-Uni. L’entreprise est le titulaire majoritaire des licences de fracturation britanniques [3]. Cette position dominante a été favorisée par les pantouflages de responsables politiques entre l’industrie et le gouvernement. Patrick Erwin, un ancien haut fonctionnaire du département du Logement et des communautés locales du gouvernement, a ainsi été détaché de son poste pour rejoindre Ineos en 2013. Il a alors aidé l’entreprise à décrocher un grand nombre de licences pour l’extraction de gaz de schiste [4].

Ineos a également demandé un assouplissement des règles sur les tremblements de terre causés par des opérations de fracking. Le milliardaire a qualifié ces règlementations d’« inapplicables », et a accusé le gouvernement de provoquer une « crise énergétique » et de causer des « dommages irréparables » à l’économie britannique [5]. Ratcliffe affirme qu’il veut extraire des gaz des schiste en Grande Bretagne pour fournir une énergie bon marché à la population. En fait, en plus de tirer profit de la vente du gaz, Ineos utiliserait d’abord cette énergie pour ses propres usines chimiques. Actuellement, l’entreprise importe du gaz de schiste des États-Unis. En produire au Royaume-Uni réduirait donc évidemment considérablement ses coûts.

Une usine d’Ineos en Belgique. CC Alf van Beem via Wikimedia Commons.

Pourfendeur des réglementations environnementales européennes et défenseur du Brexit

Jim Ratcliffe a été un fervent défenseur du Brexit. « Nous sommes une île, nous sommes un peuple indépendant. Nous sommes une nation très créative, qui travaille dur. Nous pouvons prospérer en tant que nation indépendante, nous n’avons pas besoin de gens en Europe pour nous dire comment gérer notre pays », disait-il en mai 2019 [6]. Beaucoup soupçonnent que son enthousiasme pour le Brexit vise surtout à éviter les règlementations environnementales européennes. Des documents révélés en 2017 montrent qu’Ineos avait fait du lobbying, dans le cadre du groupement de l’industrie chimique britannique « Partenariat pour la croissance de la chimie », pour être exempté de la taxe climat et pour abolir le prix plancher du carbone. « Ineos incite le gouvernement britannique à utiliser le Brexit comme une chance pour exempter le secteur chimique de l’ensemble des coûts de la politique climatique », expliquait alors le Guardian [7].

Plus tard, en octobre 2018, Ineos a écrit au Secrétaire d’État britannique chargé de l’énergie et de la stratégie industrielle, menaçant de fermer son usine de Middlesbrough si le site n’échappait pas aux réglementations de l’UE en matière de pollution. Début 2019, c’est directement au président de la Commission européenne que Jim Ratcliffe a adressé une lettre ouverte [8]. Il y attaquait « des taxes vertes » qu’il jugeait « au mieux stupides », et estimait que l’Union européenne avait « les lois sur l’énergie et le droit du travail les plus chers du monde ». Le richissime patron d’Ineos a donc peut-être des raisons autres que patriotiques de se réjouir de la mise en œuvre du Brexit ce 31 janvier.

Corporate Watch

 

Jim Ratcliffe
Fortune : 10 milliards d’euros
= plus de 280 000 années du salaire moyen annuel britannique
= plus de 620 000 années du salaire minimum britannique
Pays : Royaume Uni
Secteur : pétrochimie, gaz de schiste
Entreprise : Ineos
Clubs de foot : OGC Nice, Lausanne-Sport
Cette enquête est le fruit d’une collaboration entre Bastamag, l’Observatoire des multinationales et des organisations et médias européens dans le cadre du réseau ENCO (European Network of Corporate Observatories), Observatoire européen des multinationales. Le rapport "Know your billionaires !" est disponible en anglais ici
Lire aussi :
Comment ces milliardaires qui dominent l’Europe ont bâti leurs fortunes
Christoph Blocher, le grand mécène de la droite nationaliste suisse
Il est devenu l’homme le plus riche de Hongrie grâce à « Dieu, la chance, et Viktor Orbán »
L’oligarque milliardaire, devenu Premier ministre, qui a lancé une OPA hostile sur la République tchèque

Image de Une : CC Foreign and Commonwealth Office via flick.

Autres images : CC Colin Baird via flickr., CC Alf van Beem via Wikimedia Commons.

L'actualité

  • Violences sexuelles : la grande diversion d’Éric Zemmour

    , par Blog d’information participatif | Le Club de Mediapart

    Dans son dernier livre, le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour met en cause le travail de notre rédaction sur les violences sexistes et sexuelles. Tout en omettant, à l’unisson d’une grande partie de la presse, les accusations qui le (...)
  • "La rhétorique zemmourienne va guider le débat"

    , par Arrêt sur images

    Les historiens ont fort à faire avec Éric Zemmour, qui assaisonne l'histoire de France à sa manière. Nous avons demandé à Mathilde Larrère, Gérard Noiriel et Patrick Weil ce qu'ils pensaient du débat Zemmour-Mélenchon, programmé pour ce jeudi 23 septembre sur BFMTV. Si Larrère est contre, Weil et Noiriel (...)
  • L’ultradroite : cette menace qui couve

    , par Politis

    Mardi 21 septembre, s'ouvre un procès inédit : un groupuscule terroriste lié à l’ultradroite est jugé pour « association de malfaiteurs terroriste ». Rassemblés au sein du mouvement OAS, les accusés projetaient des attaques contre des musulmans et des hommes politiques, dont Jean-Luc (...)
  • Etudiant·es sans master, un avenir sur liste d’attente

    , par Victor Amoreau (Radioparleur)

    Malgré un diplôme de licence obtenu au terme de trois ans d’étude, des milliers d’étudiant·es se retrouvent sans inscription universitaire à quelques jours de la rentrée universitaire. Ils et elles ignorent si leurs études pourront se poursuivre, faute de places en master. La généralisation de la (...)
  • Le fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante sauvé d'une disparition programmée

    , par Nolwenn Weiler (Basta !)

    Alors que l'amiante continue de tuer massivement, le gouvernement envisageait d'affaiblir l'organisme chargé d'indemniser les victimes de cette fibre tueuse interdite en France depuis 1997. Il a finalement annulé ce projet. La gouvernement a fait savoir lundi dernier, le 13 septembre 2021, qu'il  (...)
  • À Samos en Grèce, d'un camp insalubre à un "camp-prison" ?

    , par Nina Gheddar (Guiti News)

    Ce 20 septembre, débute le transfert des résidents du camp de Vathy, ville principale de l’île grecque de Samos, vers un nouveau camp dans la zone excentrée de Zervou. Personnes réfugiées, demandeuses d’asile et responsables associatifs fustigent déjà un camp excentré et “carcéral”. Fragilisation de la (...)
  • Benalla : retour sur un scandale d'état

    , par Blast

    L’affaire Benalla, c’est la première tempête politique traversée par la Macronie. Un tournant. Enfin plutôt les affaires Benalla. Car entre les évènements de la Contrescarpe, les passeports diplomatiques, les complicités dont il a bénéficié au sein de (...)
  • Zemmour, ses mots, sa haine

    , par Lucie Delaporte (Médiapart)

    Le polémiste" "d’extrême droite a entamé, ce week-end, à Toulon et à Nice, la tournée promotionnelle de son dernier livre. Une prestation aux accents de pré-campagne présidentielle. Présent depuis plus de dix ans dans le débat public, que dit vraiment Éric  (...)
  • Liban : face au désastre [portfolio]

    , par BALLAST | Tenir tête, fédérer, amorcer

    Qu’ils paraissent loin, les espoirs suscités par la Thawra, le soulèvement libanais de la fin 2019. Des centaines de milliers de personnes ont pris les rues du pays afin de réclamer le départ de l’ensemble de la classe politique. « Ils s’accrochent à leur pouvoir, mais nous aussi nous nous accrochons. (...)
  • Claudiu, vie et mort d’un jeune Rom de 11 ans

    , par Blast

    Début juin, Claudiu est décédé d’une overdose dans un bidonville à Villeurbanne. Deux mois plus tôt, le parquet de Lyon avait ordonné le placement en foyer du garçon. Mais les services sociaux ne l’ont pas sorti à temps de l’enfer dans lequel il (...)
  • Chômage : petites manœuvres pour passer en force la réforme au 1er octobre

    , par Stéphane Ortega (Rapports de Force)

    Mais qu’attendent-ils ? Au 16 septembre, le ministère du Travail n’a toujours pas publié son décret pour réformer l’assurance chômage, après la suspension en urgence d’une partie du précédent le 22 juin dernier par le Conseil d’État. Pourtant la réforme est censée s’appliquer […] L’article Chômage : (...)
  • Tirs policiers à Stains : "je me suis vu mourir"

    , par Céline Beaury (Le Bondy Blog)

    Dans la nuit du 15 au 16 aout dernier, Nordine et sa compagne reçoivent près d'une dizaine de coups de feu à Stains, tirés par des policiers sans brassards non identifiables. Près d'un mois après les faits, l'homme toujours choqué, se confie pour la première fois aux médias, pour le BB. Témoignage. (...)
  • Une pirogue pour les Canaries

    , par Les Jours

    De plus en plus de Sénégalais prennent cette route en haute mer pour rejoindre l’Europe. Beaucoup y meurent, tel Doudou. Il avait 14 ans.
  • Les matinales à (l’extrême) droite toute

    , par Arrêt sur images

    La gauche et le centre ont littéralement disparu des radios généralistes ce matin 15 septembre 2021. Dans les quatre émissions matinales de RTL, France Inter, Europe 1 et RMC, de 7 h 30 à 9 h, on avait le choix entre le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le candidat aux primaires LR Eric Ciotti, (...)
  • Afghans de Strasbourg : des années d'errance

    , par Rue89 Strasbourg - l’actualité de Strasbourg et de l’Eurométropole

    Le quotidien des Afghans qui ont trouvé asile à Strasbourg, parfois depuis des années, reste semé d’embuches. S’ils sont en sécurité et disposent d’un minimum de droits, les moyens et la volonté politique manquent encore pour qu’ils puissent trouver leur place, malgré leurs efforts. (...)
  • La Contre-matinale #1

    , par Le Média

    Premier avant-goût de notre matinale alternative et engagée avec Théophile Kouamouo et Nadiya Lazzouni. A leurs côtés, Taha Bouhafs et David Guiraud réagiront à l'actualité du jour.
  • Climat : 40 ans d'alertes des scientifiques et d'immobilisme de nos dirigeants

    , par Rachel Knaebel (Basta !)

    Le dernier rapport du Giec sur le climat est encore plus alarmant que les précédents. Cela fait des décennies que les chercheurs avertissent sur le réchauffement dû aux gaz à effet de serre, et que les États ne réagissent presque pas. Chronologie. Le dernier rapport du Giec (Groupe d'experts  (...)
  • Zemmour : Au bon cœur des grands patrons

    , par Politis

    Éric Zemmour et son équipe s’organisent pour chercher des soutiens dans le monde des affaires, mais le caractère infréquentable du polémiste en chiffonne plus d’un.
  • « La policière appelait les arabes chameaux et les noirs négros »

    , par StreetPress

    Insultes racistes, utilisation injustifiée du gaz lacrymogène, coups de matraque, arrestation arbitraire et fouille au corps non réglementaire… Plusieurs jeunes d’un îlot populaire du très bourgeois 9e arrondissement accusent la police de violences.Infos (...)
  • Eric Zemmour : après la bourgeoisie start-up, la bourgeoisie fasciste

    , par Frustration

    Dans une émission face à Laurent Ruquier et Léa Salamé, Eric Zemmour s’est promis de réunir la bourgeoisie de droite CSP+ et les classes populaires de droite, recette qui fit ses preuves au siècle dernier et qui, si elle réussit, permet effectivement à l’extrême droite de parvenir au pouvoir. Pourtant, (...)
+++