Usine à gaz

Le nouveau terminal méthanier d’EDF : une véritable bombe à retardement

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Le chantier du terminal méthanier de Dunkerque, voulu par Henri Proglio et Nicolas Sarkozy, va débuter. Une bombe financière qui coûtera 1,5 milliard d’euros pour une cinquantaine d’emplois directs créés. Une bombe écologique, sur un site industriel déjà à hauts risques, à proximité de la centrale nucléaire de Gravelines. Et une bombe sociale que contribuables et clients d’EDF devront bien financer. L’utilité du terminal ? Dérisoire, estiment des syndicalistes.

Photo : méthanier face au terminal de Montoir, près de Saint-Nazaire (© Jean-Claude Marceteau)

« C’est une folie de PDG ! Pierre Gadonneix, qui était à l’origine du projet en 2006, puis Henri Proglio, son successeur à la tête d’EDF depuis 2009, se sont engagés à construire un terminal méthanier qui ne sert à rien. Il permettra uniquement à EDF de faire du business au niveau européen sur le dos des contribuables français qui vont supporter une grande partie de l’investissement. » Laurent Langlard, porte-parole de la Fédération nationale des mines et de l’énergie de la CGT (FNME-CGT) est très remonté contre le projet du futur terminal méthanier de Dunkerque. Son coût : 1,5 milliard d’euros, selon EDF. « Le gaz arrivera dans ce terminal, via des méthaniers de 350 m de long – les plus grands au monde. Il ne sera pas destiné à la France puisqu’il ne sera pas odorisé, contrairement à ce qu’exige la loi française sur le transport du gaz (l’odorisation du gaz permet de détecter d’éventuelles fuites grâce à l’odeur, ndlr). Il sera donc vendu dans tout le reste de l’Europe, et notamment en Belgique, dans le but unique de faire fonctionner le marché », explique le responsable syndical.

La construction du futur terminal sur 50 hectares du grand port maritime de Dunkerque a été annoncée en grande pompe par Nicolas Sarkozy le 3 mai, lors de sa visite à la centrale nucléaire voisine de Gravelines. Selon EDF, il augmentera d’environ 20% les capacités d’importation du gaz naturel sur le territoire national, . Ce projet permettra au groupe français de diversifier ses approvisionnements pour alimenter ses centrales électriques actuelles et futures. EDF a l’intention d’ouvrir, d’ici à 2012, trois centrales à cycle combiné gaz (CCG) [1] de 1.360 MW en France et une autre centrale CCG de 1.300 MW au Royaume-Uni.

Un chantier pharaonique

Le montage du projet a été laborieux. Son financement est finalement bouclé en juin 2011. EDF, qui « se réserve la possibilité d’accueillir ultérieurement d’autres partenaires financiers ou commerciaux », sera actionnaire à 65% de la société en charge de l’installation industrielle, Dunkerque-LNG, aux côtés du gestionnaire du réseau belge de transport de gaz Fluxys (25%) et du pétrolier Total (10%). « À l’heure où EDF doit investir massivement dans la sûreté de ses réacteurs nucléaires – près de 400 millions d’euros par centrale –, il a sûrement mieux à faire de son argent…  », commente Laurent Langlard.

Le chantier du terminal démarrera début 2012. Les travaux préparatoires (accès routier, parking, poste de contrôle) ont déjà commencé. Un tunnel de 3 km reliera la centrale nucléaire de Gravelines et le terminal gazier. Réalisé par le consortium Bessac-Razel-Solétanche, il doit permettre d’utiliser les eaux chaudes produites par la centrale. Bouygues touchera aussi sa part du gâteau en participant à la construction des trois réservoirs de stockage du gaz naturel liquéfié (GNL). D’une capacité de 190.000 m3 chacun, chaque réservoir aura une hauteur de 50 m pour un diamètre de 80 m.

1,5 milliards d’euros pour 50 emplois directs créés

Dix-sept terminaux méthaniers sont actuellement en service en Europe, dont trois en France : Fos-Tonkin et Fos-Cavaou à Fos-sur-Mer, près de Marseille, et à Montoir-de-Bretagne, dans la périphérie de Saint-Nazaire. Avec le terminal méthanier de Dunkerque, EDF se lance pour la première fois dans l’exploitation d’une installation gazière. D’après la Commission de régulation de l’énergie (CRE), deux autres terminaux sont en projet dans l’Hexagone : Antifer, dans le port du Havre, et Fos-Faster, à Fos-sur-Mer.

S’il est d’ores et déjà sur les rails, le projet voulu par l’État et EDF laisse néanmoins quelques questions en suspens. La première : combien d’emplois directs créera le futur terminal de Dunkerque, dans une zone socialement sinistrée par la désindustrialisation, avec notamment le projet de fermeture de la raffinerie des Flandres de Total ? Réponse : « On parle d’une cinquantaine, alors que la raffinerie employait près de 600 personnes », répond Jean Sename, président de l’Assemblée pour la défense de l’environnement du littoral Flandre-Artois (Adelfa). « C’est un investissement industriel qui n’est absolument pas porteur en termes d’emplois. Les dockers n’y travailleront même pas. »

Une partie des salariés de la raffinerie de Total sera reconvertie au sein du terminal méthanier. Mais « faire des pétroliers des gaziers, cela ne va pas de soi, rétorque Jean Sename. Il n’y pas vraiment d’enthousiasme de la part des raffineurs pour aller travailler sur une technologie qu’ils ne connaissent pas. Et le chantier de construction, pour lequel 1.850 ouvriers et sous-traitants seront mobilisés durant trois ans, ne résoudra pas le problème de façon pérenne. »

Un terminal méthanier à côté de six réacteurs nucléaires : une première mondiale

Le terminal méthanier sera le 14ème site classé Seveso de Dunkerque. La proximité de la centrale nucléaire de Gravelines, l’une des plus puissantes d’Europe avec ses six réacteurs, pose également bon nombre d’interrogations. Qu’adviendra-t-il en cas d’incident voire d’accident nucléaire ? « À Fukushima, toute activité a cessé sur au moins 20 kilomètres à la ronde », rappelle le président de l’Adelfa. Par ailleurs, les concepteurs du projet ont émis le souhait d’utiliser les eaux chaudes rejetées par la centrale pour regazéifier le GNL qui arrivera par méthaniers à une température de –162°C. Un tunnel de trois kilomètres de long est envisagé entre les deux sites. « Sur le papier, l’idée est bonne, fait savoir Jean Sename. Mais l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’a toujours pas donné son feu vert. Des garanties en termes de sécurité doivent encore être apportées, notamment car le sous-sol de l’avant-port Ouest est composé d’argiles particulièrement instables. De plus, EDF n’est pas forcément favorable à ce qu’un tunnelier débouche dans ses installations »

Le futur terminal méthanier ne disposera en outre que d’un seul accès routier, via l’écluse des Dunes. « Même si la voie sera doublée, cette situation n’est pas acceptable, car elle est contraire à la législation qui prévoit deux accès distincts pour un site classé Seveso seuil haut ! », affirme le président de l’Adelfa. Autre point sensible pour l’association écologiste : les opérations de dragage, qui permettront d’atteindre le tirant d’eau suffisant, seront effectuées au large dans une zone Natura 2000. Entre 3,5 et 5 millions de mètres cubes de sable et de vase seront déplacés. « Le risque de submersion marine n’est pas non plus à exclure », glisse Jean Sename.

Le manque de concertation des politiques énergétiques

Les élus ont désormais rejoint les associations écologistes et la population locale pour critiquer le projet. Car la suppression de la taxe professionnelle ne leur permettra pas de bénéficier des retombées financières de l’installation. Encouragée par le précédent du terminal de Fos-Cavaou, dont le projet a été gelé durant six mois, l’Adelfa a posé un recours en annulation devant le tribunal administratif contre la décision d’autorisation préfectorale.

« Si les besoins d’approvisionnement de la France étaient avérés, le développement des terminaux de GDF à Montoir-de-Bretagne et à Fos-Cavaou pourraient largement y répondre par la seule construction d’un réservoir et quelques aménagements, doublant ainsi leur capacité », écrit la FNME-CGT dans un communiqué. « Ce projet est la démonstration qu’il n’y a pas de politique énergétique concertée au niveau national. C’est pourquoi, nous souhaitons vivement un pôle public de l’énergie où tous les acteurs concernés seraient en mesure de décider, au niveau national, des investissements à réaliser », suggère Laurent Langlard. Et le syndicaliste de conclure : « Avec de tels projets, il ne faut pas s’étonner que le prix du gaz augmente. Et ça ne va pas s’arrêter ! »

Nathanaël Rouny

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